Entre l’Ukraine et la Russie, la bataille pour l’héritage du « Seigneur des anneaux »

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Publié aujourd’hui à 16h00, mis à jour à 18h10

Début mars, dans Melitopol occupée par les troupes russes, des manifestants défilent contre les « pillards orques ». Un peu plus tard, le même mois, le ministre de la défense ukrainien affirme, lors d’un discours officiel, que ses troupes « tiendront bon face aux assauts du Mordor ». Le 8 avril, c’est le gouverneur de la province de Soumy, Dmytro Jyvytsky, qui, à la frontière russe, annonce que le territoire est désormais « libéré des Orques ». Lui succède, le lendemain, le maire de Makariv, près de Kiev, déclarant à la télévision que les corps de 132 civils ont été retrouvés et qu’ils ont « été tués par les Orques russes ».

Que ce soit dans les discours des officiels ukrainiens, dans la presse du pays ou sur les réseaux sociaux, la comparaison est omniprésente : l’Ukraine, pays pacifique comme la Comté du Seigneur des anneaux, se défend face à un mal absolu, l’armée russe, comparée à celle du Mordor, dirigée depuis Moscou par Vladimir Poutine, identifié à Sauron.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la comparaison ne date pas de 2022 : en 2015 déjà, le président ukrainien Petro Porochenko utilisait le mot « Mordor » pour désigner le concept de « Nouvelle Russie » de Poutine, qui intègre à la Fédération russe les territoires de l’est de l’Ukraine aux mains des séparatistes prorusses. Et en 2016, un détournement de l’outil de traduction de Google donnait comme résultat « мордор », Mordor, lorsque l’on cherchait le mot « Russie » depuis l’ukrainien.

« La grande bataille d’Ukraine avec le Mordor », peinture patriotique de l’artiste ukrainien Oleg Shupliak, qui a réalisé ces dernières semaines plusieurs fresques sur des thèmes mythologiques ou religieux sur la guerre.

Samizdats et traductions « créatives »

Pour comprendre pourquoi cette métaphore est si omniprésente dans la vie politique ukrainienne, il faut remonter bien avant le début de la guerre dans le Donbass, en 2014, et même bien avant la sortie de la trilogie de films de Peter Jackson, au début des années 2000, qui ont donné dans le monde un nouvel élan de popularité à l’œuvre de J. R. R. Tolkien, publiée cinquante ans plus tôt. Les liens complexes qu’entretiennent l’Ukraine et la Russie avec Le Seigneur des anneaux remontent aux dernières années de l’URSS, à l’époque où l’œuvre de Tolkien, longtemps interdite, se diffuse massivement de l’autre côté du rideau de fer, bien aidée par une première traduction commerciale en russe.

A cette époque, des copies du Seigneur des anneaux circulent déjà depuis longtemps sous le manteau en Russie et en Ukraine. Ces samizdats – livres clandestins – ont été traduits depuis l’anglais par des bénévoles. La plupart de ces traductions sont de qualité discutable, voire modifient en profondeur le récit de Tolkien. Elles rencontrent toutefois un public, limité mais investi, dans l’ensemble du monde russophone, où un texte précédent de Tolkien, Bilbo le Hobbit (paru en 1937), est vu comme un livre pour enfants inoffensif et donc librement diffusé.

En URSS, lecteurs comme traducteurs n’ont très certainement jamais entendu les dénégations répétées de Tolkien, qui n’a jamais cessé d’affirmer de son vivant que son œuvre, qui décrit la quête solitaire d’un petit groupe de héros confrontés à un « mal absolu » venant d’un Est belliqueux, industrialisé, sous la férule d’un chef incontestable, n’était pas une métaphore de la guerre froide. A Minsk, Saint-Pétersbourg ou Kiev, lecteurs et lectrices, venant majoritairement des milieux intellectuels, font un lien évident entre le Mordor et l’URSS. Pour tenter de contourner la censure et d’« adapter » l’œuvre à un pays dans lequel la littérature fantasy n’existe pas ou peu, la première traduction d’envergure devient un… livre de science-fiction, dans lequel l’Anneau unique est une puissante machine de stockage d’énergie. Insuffisant, pour les censeurs soviétiques, qui rejettent l’ouvrage.

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La première traduction « autorisée » mais incomplète paraît en 1982 et, juste après l’effondrement de l’URSS, l’œuvre de Tolkien finit par se diffuser massivement. Un premier club de « tolkienistes » – le mot en russe désigne initialement aussi bien les fans de l’auteur que les pratiquants de jeu de rôle – est créé à l’université de Moscou. Rapidement dénoncé au KGB, le club sera mis sous surveillance et infiltré, les services de renseignement s’alarmant de cette étrange société secrète qui célèbre un auteur « américain ».

A quelques milliers de kilomètres de là, à Kiev, la chute de l’URSS coupe les « tolkienistes » locaux de leurs homologues russes, avec lesquels ils correspondaient régulièrement. En Ukraine, Le Seigneur des anneaux se lit en russe – la première traduction en ukrainien ne sera commercialisée que dans les années 2000 – et les éditions russes, qui ne payent aucun droit d’auteur, sont très bon marché. Les Ukrainiens trouvent très vite dans la saga un lieu et un peuple auxquels ils peuvent s’identifier : les Hobbits de la Comté.

« On imagine très bien comment les lecteurs de l’Union soviétique ont pu se dire que ce livre parlait d’eux, que le Mordor, c’était l’URSS. L’Ukraine ne voulait absolument pas s’identifier à ce contexte : [les Ukrainiens] voulaient se voir comme faisant partie de l’Ouest », explique au Monde Joanna Majewska. Cette doctorante en littérature à l’université Jagellon de Cracovie a étudié la manière dont Le Seigneur des anneaux avait été traduit en ukrainien. La Comté, pays pacifique et agricole, ravagé dans le livre par une sorte de collectivisation ordonnée par le Mordor, semble une métaphore évidente à de nombreux lecteurs ukrainiens.

Extrait de la deuxième saison de la série « Serviteur du peuple », dans laquelle l’actuel président ukrainien Volodymyr Zelensky joue le rôle d’un président, et fait référence dans un important discours à l’univers du « Seigneur des anneaux ».

La popularité des films de Peter Jackson, en Ukraine comme ailleurs, donne une seconde vie à cette métaphore, tout comme le développement d’une solide base de fans dans le pays. Sans oublier le contexte politique : lors de la révolution de Maïdan, en 2014, des manifestants « commencent à se percevoir comme le “camp du bien” et à voir la Russie comme le Mordor », explique Mme Majewska. Sur la principale place de Kiev, un mème dépeint le président Viktor Ianoukovitch, prorusse, sous les traits de Théoden, roi envoûté par Saroumane, un serviteur de Sauron qui prend indirectement le contrôle de la Comté. Depuis 2014 et le début de la guerre dans l’est de l’Ukraine, « chez les soldats ukrainiens, l’idée qu’ils se battent contre le Mordor est très commune », note Mme Majewska.

Chez les soldats, mais aussi chez les artistes : en 2010, le poète ukrainien Oleksandr Irvanets composait Au Seigneur des anneaux, un texte comparant le peuple ukrainien à des Hobbits qui auraient « voté pour Sauron [Ianoukovitch] en croyant élire Gandalf », et qui espèrent que « les Elfes et les Nains viendront vraiment à la rescousse ». Comme bien d’autres, M. Irvanets a dû fuir son domicile au début du mois de mars, dans la ville d’Irpine, bombardée par les Russes.

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En 2014, lors des manifestations à Kiev, un mème comparant le président pro-russe d’alors, Viktor Ianoukovitch, au roi  Théoden.

Réappropriation du Mordor

Par un étrange effet de miroir, en Russie, une partie des lecteurs de Tolkien embrassent eux aussi cette métaphore. « Il y a, en Russie, des gens qui se désignent eux-mêmes fièrement comme des “Orques” », explique au Monde Eliot Borenstein, professeur de russe et d’études slaves à l’université de New York, spécialiste des cultures populaires. « C’est quelque chose que l’on trouve surtout dans les communautés en ligne, pas au niveau des soldats actuellement en Ukraine ; c’est la manière dont certaines personnes réagissent à ce qu’ils perçoivent comme une longue tradition occidentale consistant à créer des méchants qui ressemblent à des Soviétiques ou à des Russes », détaille M. Borenstein, qui a analysé l’héritage de Tolkien en Russie dans un article intitulé Les Camarades de l’anneau. « C’est une manière de dire “Vous pensez que nous sommes les méchants ? Très bien, nous sommes les méchants”. »

Couverture de la première édition du « Dernier porteur de l’anneau ».

Un homme, en particulier, a joué un rôle important dans cette « réappropriation » du Mordor : Kirill Eskov. En 1999, ce biologiste et paléontologue russe, grand amateur de science-fiction, publie Le Dernier Porteur de l’anneau. Ce long roman reprend les événements du Seigneur des anneaux, mais en partant du principe que l’histoire a été racontée par Tolkien du point de vue des vainqueurs. Le texte décrit un Mordor peuplé d’Orques entraînés, malgré eux, dans une guerre absurde par une coalition belliqueuse d’elfes et d’hommes, manipulés par un Gandalf menteur. Dans ce récit, les Orques sont des hommes comme les autres, et le mot n’est rien d’autre qu’une insulte péjorative pour désigner les habitants de l’Est.

Le Dernier Porteur de l’anneau est un succès, qui donne naissance à un sous-genre de fantasy russe. Les thèmes de l’Orque comme fier guerrier, ou du Mordor comme victime d’une agression injustifiée, sont au cœur de titres comme Le Tankiste du Mordor ou de la nouvelle Orques et Russes, frères éternels. De manière plus subtile, L’Anneau de l’obscurité, de Nick Perumov, qui se déroule trois siècles après la fin du roman de Tolkien, s’éloigne des grands absolus du Mal et du Bien pour dépeindre des Orques beaucoup plus humains que ceux du Seigneur des anneaux.

Des « memes » pro-russes et pro-Ukraine faisant référence au « Seigneur des anneaux ».

Contre « les peuples du Rohan, les juifs et les elfes »

En parallèle, « l’identité orque » devient un thème populaire dans certaines sphères nationalistes et d’extrême droite. En 2002, le militant nationaliste Maxim Kalashnikov coécrit ainsi La Rage des Orques, qui brocarde Tolkien comme agent du mépris occidental pour la Russie. L’écrivain et musicien Mihail Elizarov, quant à lui, publie en 2014 La Chanson de l’Orque, qui se lamente que « l’invincible Mordor » ait été « conquis par les peuples du Rohan, les juifs et les Elfes ».

Une réinterprétation de la réinterprétation de Tolkien écrite par Kirill Eskov, que ce dernier semble ne pas approuver : sur son blog Livejournal, toujours très actif aujourd’hui, l’auteur du Dernier Porteur de l’anneau se montre très critique de l’invasion de l’Ukraine, ironise sur la censure imposée par le Kremlin sur « l’opération spéciale » dans le pays et explique même avoir reçu un avertissement du Roskomnadzor, le régulateur russe d’Internet, lui imposant de supprimer un message.

« Cela ne me surprend pas, analyse Eliot Borenstein. Lorsqu’il a écrit Le Dernier Porteur de l’anneau, dans les années 1990, le livre n’avait aucun rapport avec ce qui se passe actuellement. Personne ne pensait à une guerre avec l’Ukraine ! Rien ne reliait Eskov à l’extrême droite. Le livre était simplement une expérience intéressante, un outil littéraire somme toute assez classique : raconter l’histoire du point de vue des méchants. Aux Etats-Unis, Wicked [une réinterprétation du Magicien d’Oz] fait exactement la même chose ! Et il y a eu récemment énormément de publications qui analysent l’œuvre de Tolkien au prisme du colonialisme ou du racisme. »

La guerre en Ukraine a ravivé ces fractures au sein des « tolkienistes » russophones, parmi lesquels les nationalistes sont minoritaires. Centrale dans l’intrigue du Seigneur des anneaux, la guerre fait pourtant partie des sujets sur lesquels l’auteur, qui a combattu dans la Somme durant la première guerre mondiale, était particulièrement clair. « Tant qu’on n’a pas connu personnellement l’ombre de la guerre, on ne ressent pas totalement son oppression », écrivait-il dans la préface à la deuxième édition de La Communauté de l’anneau. « Etre emporté en pleine jeunesse par 1914 n’a pas été une expérience moins abominable qu’en 1939… En 1918, tous mes amis proches, sauf un, étaient morts. »